Les Hittites
Un empire retrouvé
À la fin du XIXe siècle, les Hittites n'étaient connus que par quelques mentions dans la Bible hébraïque et par une poignée de sources cunéiformes égyptiennes. Les archives d'Amarna, découvertes en 1887 en Égypte, avaient révélé des lettres adressées par des rois hittites aux pharaons de la XVIIIe dynastie, mais leur identité restait largement mystérieuse. On savait vaguement qu'une puissance appelée « Kheta » dans les textes égyptiens avait rivalisé avec l'Égypte au XIIIe siècle avant notre ère — c'était à peu près tout.
La redécouverte des Hittites commença en 1834 avec les observations du voyageur français Charles Texier devant les ruines de Boğazköy, dans la haute plaine d'Anatolie centrale. Il décrivit des remparts cyclopéens et des sculptures monumentales incompréhensibles. En 1906, l'archéologue allemand Hugo Winckler y entreprit des fouilles et découvrit des dizaines de milliers de tablettes cunéiformes dans l'ancienne archive royale — dont des textes en cunéiforme babylonien (alors partiellement déchiffré) et d'autres en une langue inconnue. En 1915, le linguiste tchèque Bedřich Hrozný déchiffra cette langue inconnue : c'était une langue indo-européenne, aujourd'hui appelée hittite, la plus ancienne langue indo-européenne attestée par l'écriture.
L'empire hittite : géographie et histoire
L'empire hittite, à son apogée aux XIVe et XIIIe siècles avant notre ère (ce qu'on appelle le Nouvel Empire hittite), contrôlait l'essentiel de l'Anatolie, la Syrie du nord et des régions adjacentes. Sa capitale, Hattusa, était installée sur un plateau à environ 1400 mètres d'altitude dans la boucle du fleuve Kızılırmak (l'Halys antique), dans l'actuelle province de Çorum. Ce choix topographique défensif imposait des contraintes logistiques considérables mais offrait une position imprenable.
L'histoire hittite est divisée en trois grandes périodes. L'Ancien Empire (vers 1700-1500 avant notre ère) vit l'essor d'une puissance militaire et politique centralisée, avec pour événement marquant le sac de Babylone par le roi Murshili Ier vers 1595 avant notre ère. La période du Moyen Empire (vers 1500-1400 avant notre ère) fut plus agitée, marquée par des conflits internes et une perte temporaire de puissance. Le Nouvel Empire (vers 1400-1180 avant notre ère) représente l'apogée : c'est la période des grandes confrontations avec l'Égypte, culminant avec la bataille de Qadesh en 1274 avant notre ère.
Qadesh : la première paix connue
La bataille de Qadesh, sur l'Oronte en Syrie actuelle, opposa Ramsès II à l'Empire hittite sous Muwatalli II. Les deux armées étaient d'une taille considérable — plusieurs dizaines de milliers d'hommes de chaque côté. La bataille fut indécise : Ramsès II faillit être encerclé mais se dégagea, les Hittites ne parvinrent pas à exploiter leur avantage tactique. Les deux parties revendiquèrent la victoire.
Ce qui rend Qadesh historiquement remarquable n'est pas son issue militaire mais sa conclusion diplomatique. Environ quinze ans après la bataille, vers 1259 avant notre ère, Ramsès II et le roi hittite Hattusili III signèrent un traité de paix dont deux versions nous sont parvenues : la version égyptienne gravée sur les murs de Karnak et du Ramesseum, et la version hittite sur des tablettes d'argile trouvées à Hattusa. Ce traité est le plus ancien traité de paix connu dans l'histoire de l'humanité. Une copie en est exposée au siège des Nations unies à New York.
Hattusa : la capitale redécouverte
Hattusa (Boğazköy) est aujourd'hui l'un des sites archéologiques les plus importants du Proche-Orient ancien. Classée au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1986, elle s'étend sur environ 185 hectares, faisant d'elle l'une des plus grandes villes fortifiées de l'âge du Bronze dans cette partie du monde. Les fouilles allemandes du Deutsches Archäologisches Institut se poursuivent depuis 1906 avec des interruptions, représentant l'une des opérations archéologiques les plus longues de l'histoire de la discipline.
Les remparts, long de plus de six kilomètres, étaient construits en blocs de calcaire massifs sur une fondation de pierre sèche. La technique de construction — avec une double enceinte et des tours régulièrement espacées — préfigure des solutions défensives qui réapparaîtront dans l'architecture militaire grecque et romaine. Plusieurs portes monumentales jalonnent l'enceinte, dont la célèbre Porte des Lions (avec ses deux sphinx d'entrée de type égyptien) et la Porte du Roi (dont le relief du guerrier en armure est l'une des images les plus connues de l'art hittite).
À l'intérieur de la ville haute, le complexe de Yazılıkaya — le « rocher inscrit » en turc — constitue un sanctuaire rupestre unique dans l'art hittite. Deux salles taillées dans le roc naturel accueillent des processions de dieux sculptés en bas-relief sur leurs parois. La galerie principale représente une rencontre solennelle entre les divinités masculines et féminines du panthéon hittite, guidées respectivement par les grands dieux de l'orage Teshub et Hepat. La galerie secondaire, plus petite, recèle l'image du roi Tuthaliyas IV encerclé dans un cartouche protecteur par le dieu Sharruma — une image royale d'une intimité divine rare dans l'art du Proche-Orient ancien.
Religion, droit et administration
Les Hittites étaient des administrateurs méticuleux. Leurs archives de Hattusa comprenaient non seulement la correspondance diplomatique internationale mais aussi des lois, des mythes, des rituels religieux et des textes hippologiques — un traité sur le dressage des chevaux de guerre, rédigé par un entraîneur hurrite nommé Kikkuli, est le plus ancien traité d'hippologie connu. Leurs lois, comparées aux codes contemporains de Babylone, montrent une certaine modération : là où le Code d'Hammurabi prévoyait la mort pour de nombreux délits, les lois hittites prescrivaient souvent des compensations financières.
La religion hittite était résolument syncrétique. Leurs « mille dieux » incluaient non seulement les divinités indigènes anatoliennes mais aussi des dieux hourrites, kanaanéens et babyloniens absorbés au fil des conquêtes. Cette inclusivité religieuse contraste avec la rigueur administrative des archives royales.
L'effondrement et les néo-hittites
Vers 1180-1180 avant notre ère, dans le contexte de l'effondrement généralisé de l'âge du Bronze, l'Empire hittite disparaît. Hattusa elle-même est abandonnée et brûlée. Les circonstances exactes — invasion des Peuples de la Mer, sécheresse, tensions internes — restent débattues. Mais les traditions hittites ne disparaissent pas entièrement : plusieurs petits royaumes néo-hittites survivent en Syrie du nord et en Anatolie méridionale — Karkamish, Sam'al, Malatya — pendant encore quatre siècles, perpétuant une culture mêlant hittite et araméen.
C'est par ces royaumes néo-hittites que certaines traditions iconographiques et artistiques hittites passèrent dans la culture assyrienne et, plus indirectement, dans les arts de l'ensemble du Proche-Orient ancien.
Visiter Hattusa
Le site de Hattusa, dans la province de Çorum en Turquie centrale, est accessible depuis Ankara (environ deux heures et demie de route) ou depuis Samsun sur la mer Noire. La ville moderne de Boğazkale, au pied du site, dispose de quelques pensions. Ouvrez la carte pour localiser Hattusa et les sites néo-hittites de Syrie et d'Anatolie du sud.
La visite du site principal prend facilement une demi-journée : les remparts, les portes monumentales, les temples et la citadelle royale sont répartis sur une grande surface. Yazılıkaya, à deux kilomètres du site principal, est accessible à pied. La saison optimale est le printemps ou l'automne — l'altitude et le continent font des étés secs et chauds et des hivers glacials. Le musée du village de Boğazkale expose des objets issus des fouilles, même si les pièces les plus importantes se trouvent au Musée des civilisations anatoliennes d'Ankara.