← Retour au blog

La Pierre de Rosette et le déchiffrement des hiéroglyphes

Une écriture muette depuis quatorze siècles

Quand les soldats de Bonaparte débarquèrent en Égypte en 1798, les hiéroglyphes ornant les temples et les obélisques du pays étaient muets depuis environ quatorze siècles. Le dernier texte hiéroglyphique connu, une inscription dans le temple de Philae, datait de l'an 394 de notre ère. Depuis lors, personne ne savait plus lire ces signes. Des siècles de spéculations fantaisistes avaient accrédité l'idée que les hiéroglyphes étaient un système symbolique et ésotérique plutôt qu'une écriture phonétique — une interprétation popularisée notamment par le prêtre jésuite Athanase Kircher au XVIIe siècle, dont les « traductions » totalement inventées avaient été prises au sérieux pendant des décennies.

L'Égypte restait ainsi une civilisation sans voix directe. On pouvait admirer ses monuments, inventorier ses objets, rêver devant ses représentations peintes, mais aucun de ses textes ne pouvait être lu. C'est dans ce contexte qu'une découverte fortuite allait tout changer.

La découverte à Rosette

En juillet 1799, des soldats français construisant des fortifications à Rosette (Rachid), sur le delta du Nil, mirent au jour une dalle de granodiorite noir portant une inscription trilingue. La dalle mesurait environ 114 centimètres de hauteur sur 72 centimètres de largeur. Elle portait le même décret en trois versions : en hiéroglyphes égyptiens, en démotique (une écriture égyptienne cursive utilisée à l'époque pour les textes courants) et en grec ancien.

Le contenu du décret est peu palpitant en soi : il s'agit d'un texte sacerdotal de 196 avant notre ère célébrant les bienfaits du roi Ptolémée V Épiphane et accordant divers privilèges aux temples d'Égypte. Mais la présence d'une version grecque lisible par les savants européens ouvrait une voie royale vers le déchiffrement des deux scripts égyptiens inconnus.

Quand les Britanniques vainquirent l'armée française en Égypte en 1801, la Pierre de Rosette fut saisie en vertu du traité d'Alexandrie. Elle est depuis lors conservée au British Museum de Londres, où elle est devenue l'objet le plus visité de la collection. L'Égypte en demande la restitution depuis des décennies.

La course au déchiffrement

Des copies de la Pierre de Rosette circulèrent rapidement dans les milieux savants européens, déclenchant une véritable compétition internationale. Le déchiffrement se fit par étapes, sur un peu plus de deux décennies.

Le premier progrès décisif vint du physicien et médecin anglais Thomas Young, qui montra vers 1814-1819 que les cartouches ovales que l'on voyait dans les textes hiéroglyphiques contenaient des noms royaux, et que certains signes hieroglyphiques étaient phonétiques plutôt que purement symboliques. Il identifia plusieurs signes correspondant aux lettres du nom de Ptolémée. Mais Young buta sur l'idée que le système était essentiellement pictographique avec quelques éléments phonétiques, et il ne poussa pas son analyse jusqu'à ses conclusions logiques.

C'est Jean-François Champollion qui franchit le pas décisif. Égyptologue prodige né en 1790 à Figeac, en Dordogne, Champollion maîtrisait à l'adolescence une dizaine de langues dont le copte — le descendant tardif de l'égyptien antique, encore utilisé dans la liturgie des Chrétiens d'Égypte. Cette connaissance du copte s'avéra cruciale : elle lui permit de reconnaître dans les signes hiéroglyphiques les équivalents des mots coptes qu'il connaissait.

Le moment du déchiffrement

Le 14 septembre 1822, Champollion remit à l'Académie des inscriptions et belles-lettres à Paris sa Lettre à M. Dacier, dans laquelle il expliqua les principes fondamentaux du système hiéroglyphique. Les hiéroglyphes, montra-t-il, sont un système mixte : certains signes sont phonétiques (représentant des sons ou des syllabes), d'autres sont idéographiques (représentant directement une idée ou un objet), et certains fonctionnent comme déterminatifs sémantiques (précisant la catégorie d'un mot sans se prononcer). Cette analyse rompait définitivement avec l'interprétation purement symbolique qui avait prévalu pendant des siècles.

La légende veut que Champollion, comprenant soudainement tout le système, se soit écrié « Je tiens l'affaire ! » avant de s'évanouir d'épuisement. Qu'elle soit exacte ou non, cette anecdote traduit bien la dimension de la percée accomplie : pour la première fois depuis quatorze siècles, la voix de l'Égypte antique redevenait audible.

Ce que le déchiffrement ouvrit

Les conséquences intellectuelles du déchiffrement des hiéroglyphes furent immenses. Des milliers d'inscriptions, de papyrus et de textes funéraires devinrent soudainement lisibles. La littérature égyptienne antique — récits de voyages, poèmes d'amour, textes de sagesse, mythes religieux — put être lue directement pour la première fois depuis des siècles. Les Textes des Pyramides, les plus anciens textes religieux du monde (vers 2400-2300 avant notre ère), furent déchiffrés. Le Livre des Morts livra ses formules magiques. Les archives royales et administratives des pharaons éclairèrent l'histoire politique de l'Égypte ancienne avec une précision nouvelle.

La méthode de Champollion servit de modèle pour les déchiffrements ultérieurs. Le cunéiforme mésopotamien fut déchiffré dans les années 1840-1850 par Henry Rawlinson, qui exploita des inscriptions trilingues à Behistoun en Iran — la même logique de versions parallèles que la Pierre de Rosette. Le linéaire B, l'écriture mycénienne, fut déchiffré par Michael Ventris en 1952. Le déchiffrement du maya classique, essentiellement accompli entre les années 1960 et 1990 grâce aux travaux de Yuri Knorozov, David Stuart et d'autres, ouvrit à son tour une civilisation entière à la lecture directe.

Les langues encore indéchiffrées

Malgré ces triomphes, plusieurs scripts anciens résistent encore à toute tentative de lecture. Le linéaire A, l'écriture des Minoens de Crète, demeure indéchiffré faute d'un texte bilingue. La proto-élamite d'Iran, l'indus valley script du sous-continent indien, le rongorongo de l'île de Pâques — tous représentent des langues ou des systèmes de communication dont nous ne comprenons pas encore les principes.

Ouvrez la carte pour explorer les sites égyptiens où les hiéroglyphes sont encore visibles in situ — à Karnak, à Abydos, dans la Vallée des Rois — et mesurer l'étendue de ce que le déchiffrement de Champollion a rendu accessible à la compréhension humaine.

La Pierre de Rosette reste le symbole le plus puissant de ce que l'archéologie peut accomplir : non seulement exhumer des objets du passé, mais restituer des voix perdues et permettre à des civilisations disparues de nous parler à nouveau dans leur propre langue.