Schliemann et la quête de Troie
Un homme, un livre, une obsession
Heinrich Schliemann n'était pas archéologue de formation. Né en 1822 dans une famille de pasteur dans le Mecklembourg, il avait fait fortune dans le commerce — en Russie, en Californie pendant la ruée vers l'or, en Amérique du Sud. À quarante ans, il était suffisamment riche pour tourner le dos aux affaires et se consacrer à la passion qui l'habitait depuis l'enfance : trouver Troie.
La question de savoir si Troie avait réellement existé était vivement débattue au XIXe siècle. Pour la majorité des érudits, l'Iliade et l'Odyssée étaient des compositions poétiques tardives, des fictions élaborées sur des récits légendaires. La cité assiégée par les Grecs n'avait jamais existé — ou si quelque chose avait inspiré le poème, ce n'était qu'un modeste village de l'âge du Bronze. Schliemann pensait le contraire. Il était convaincu qu'Homère décrivait des lieux réels, des événements réels, et que la poésie était une mémoire déformée mais fidèle d'une guerre historique.
En 1868, il se rendit sur la côte nord-ouest de la Turquie actuelle, dans la plaine du Scamandre, et visita la colline de Hissarlik, que le géologue britannique Frank Calvert possédait en partie et avait identifié comme le site probable de Troie. Calvert, qui avait conduit des sondages préliminaires, partagea ses conclusions avec Schliemann et lui proposa de s'associer. Ce que Schliemann fit — avant d'accaparer quasi entièrement la gloire de la découverte.
Les fouilles de Hissarlik
Les premières campagnes de fouilles à Hissarlik, entre 1871 et 1873, furent conduites avec une énergie qui tenait plus de l'extraction minière que de l'archéologie telle qu'on la conçoit aujourd'hui. Schliemann avait engagé des centaines d'ouvriers pour déblayer la colline en tranches horizontales, cherchant la ville décrite dans l'Iliade. Ce faisant, il traversa et détruisit plusieurs niveaux d'occupation superposés dont il ne comprit pas immédiatement la signification.
Hissarlik s'avéra être une colline d'accumulation — ce que les archéologues appellent un tell — composée de pas moins de neuf grandes phases d'occupation successives, de la fin du Néolithique jusqu'à l'époque byzantine. Schliemann cherchait ce qu'il appelait « Priam's Troy » : il croyait l'avoir trouvée dans la couche qu'il désigna comme Troie II, une ville du Bronze ancien détruite par le feu vers 2400 avant notre ère.
En mai 1873, ses ouvriers mirent au jour un ensemble extraordinaire d'objets métalliques : des vases en or et en argent, des diadèmes, des bracelets, des boucles d'oreilles, des pointes de lance en cuivre. Schliemann, convaincu d'avoir trouvé le trésor de Priam, fit arrêter le chantier, fit évacuer les ouvriers sous prétexte d'une fête, et sortit clandestinement les objets du pays dans la jupe de sa femme Sophia. Cette extraction frauduleuse du territoire ottoman allait lui valoir des années de procédures judiciaires et diplomatiques.
Le problème de la méthode
Ce que Schliemann ignora dans son enthousiasme — et ce que les archéologues ultérieurs établirent progressivement — c'est que Troie II, sa Troie du trésor, datait du Bronze ancien, soit environ mille ans avant la guerre de Troie telle que la situe la tradition grecque. Si la guerre de Troie avait eu lieu, elle correspondait plutôt à Troie VI ou VIIa, deux niveaux que Schliemann avait en grande partie traversés et abîmés dans sa précipitation à atteindre les couches plus profondes.
Cette erreur monumentale ne diminue pas l'importance de la découverte de Hissarlik, mais elle illustre parfaitement les limites de l'approche de Schliemann. Il fouillait pour confirmer une thèse préétablie, non pour comprendre ce qu'il trouvait dans sa complexité stratigraphique. La méthode stratigraphique systématique — documenter soigneusement chaque couche avant de passer à la suivante — était alors en cours d'élaboration, notamment par des archéologues comme Augustus Pitt-Rivers en Grande-Bretagne. Schliemann, brillant à sa façon, opérait encore à l'ère héroïque de l'archéologie, avant que la discipline ne se dote de protocoles rigoureux.
L'archéologue Wilhelm Dörpfeld, qui collabora avec Schliemann lors des campagnes de 1882-1890 et qui prit la direction des fouilles après sa mort en 1890, introduisit une rigueur stratigraphique que les premières campagnes avaient totalement ignorée. C'est Dörpfeld qui identifia Troie VI comme la plus probable candidate à la Troie homérique — une ville prospère du Bronze récent, vers 1700-1250 avant notre ère, dont les imposants remparts de calcaire taillé subsistent en partie.
Mycènes et Tirynthe
Schliemann ne s'arrêta pas à Troie. En 1876, il obtint l'autorisation de fouiller à Mycènes, dans le Péloponnèse grec, site associé dans la tradition à Agamemnon, le chef de l'expédition contre Troie. À l'intérieur du cercle funéraire A, à l'entrée de la cité protégée par la célèbre Porte des Lions, il découvrit six tombes à fosse royales du XVIe siècle avant notre ère, remplies d'un mobilier funéraire d'une richesse extraordinaire : masques en or, coupes, épées, bijoux. Il télégraphia au roi de Grèce : « J'ai regardé dans le visage d'Agamemnon. »
Le masque qu'il croyait être celui d'Agamemnon — le « Masque d'Agamemnon », aujourd'hui au Musée national archéologique d'Athènes — appartient en réalité à une culture antérieure d'environ trois siècles à la date supposée de la guerre de Troie. Mais la découverte en elle-même était révolutionnaire : elle démontrait que la Grèce de l'âge du Bronze avait abrité des sociétés palatiales sophistiquées, riches et militairement puissantes, bien avant la période classique. Schliemann avait inventé l'archéologie mycénienne.
À Tirynthe, l'imposante forteresse mycénienne de la plaine argolienne, les fouilles de 1884-1885 menées conjointement avec Dörpfeld révélèrent les plans du palais, avec sa salle du trône centrale — le mégaron — qui allait devenir un type architectural de référence pour comprendre l'organisation des palais du Bronze récent en Grèce.
L'héritage ambigu
Schliemann mourut à Naples en décembre 1890, laissant une œuvre scientifique considérable et une réputation profondément ambiguë. Il avait découvert Troie, Mycènes, Tirynthe et Orchomène. Il avait démontré que l'âge héroïque d'Homère correspondait à des réalités archéologiques, même si la corrélation exacte entre texte et vestige reste débattue. Il avait suscité un enthousiasme mondial pour l'archéologie égéenne et inspiré des générations d'archéologues.
Mais il avait aussi détruit une part irremplaçable du site de Troie dans ses fouilles brutales. Il avait extrait frauduleusement le « Trésor de Priam » de Turquie — ce trésor, racheté par l'État prussien, fut transféré à Berlin, pillé par les Soviétiques en 1945 et se trouve aujourd'hui au Musée Pouchkine de Moscou, où la Turquie en réclame toujours la restitution. Il avait occulté les contributions de Frank Calvert, sans qui il n'aurait peut-être jamais identifié le site. Et ses journaux personnels, publiés après sa mort, révèlent une propension troublante à embellir ses propres récits.
Troie aujourd'hui
Le site de Hissarlik, classé au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1998, est aujourd'hui fouillé avec des méthodes qui auraient stupéfié Schliemann. Les équipes de l'Université de Tübingen, qui travaillent sur le site depuis les années 1980 sous la direction successive de Manfred Korfmann et Ernst Pernicka, ont révélé que la Troie du Bronze récent était bien plus étendue que le seul pôle fortifié visible en surface : une basse-ville s'étendait sur plusieurs dizaines d'hectares autour de la citadelle, avec une population qui pourrait avoir atteint plusieurs milliers d'habitants.
Ouvrez la carte pour localiser Hissarlik et les autres grands sites mycéniens du monde égéen. Les fouilles continuent, chaque campagne ajoutant de nouveaux éléments à une histoire qui reste, en dépit de tout ce que Schliemann a accompli et détruit, loin d'être entièrement racontée.
La controverse sur l'historicité de la guerre de Troie ne sera probablement jamais tranchée de façon définitive. Mais le fait que Troie ait existé — une grande cité qui a dominé les routes commerciales entre la mer Égée et la mer Noire pendant des siècles — n'est plus en doute. En cela, au moins, l'intuition de Schliemann était juste.