L'écriture cunéiforme et les tablettes d'argile
L'invention de l'écriture
L'écriture n'a pas été inventée pour raconter des histoires ou transmettre des poèmes. Elle est née de besoins comptables. Les premières traces d'écriture connues — datant d'environ 3200 avant notre ère à Uruk, en Mésopotamie méridionale (l'actuel Irak) — sont des enregistrements administratifs : des tablettes d'argile portant les comptes des réserves de céréales et d'animaux d'un temple. La nécessité de garder une trace des échanges complexes d'une grande organisation économique poussa des administrateurs du IVe millénaire à mettre au point un système de notation qui allait devenir la première écriture humaine.
Ce système, que nous appelons cunéiforme du latin cuneus (coin), utilise un calame à extrémité taillée en biseau pour imprimer des marques en forme de coin dans une argile fraîche. La combinaison de ces enfoncements — verticaux, horizontaux, obliques — crée des signes qui représentèrent d'abord des mots entiers (logogrammes) avant d'évoluer vers des signes syllabiques permettant de noter des sons. Cette transition, accomplie sur plusieurs siècles, permit au cunéiforme de s'adapter à des langues très différentes : le sumérien d'abord, puis l'akkadien (langue sémitique de Babylone et d'Assur), l'élamite, le hurrite, l'hittite, le louvite, et même le vieux perse dans une version simplifiée.
Les tablettes d'argile : un support presque indestructible
L'argile est un matériau paradoxal : molle et fragile à l'état frais, elle devient presque indestructible une fois cuite. Un incendie, catastrophe redoutée pour les bibliothèques en papyrus ou en parchemin, est une bénédiction pour les archives en argile : les tablettes crues sont cuites par les flammes et durcies pour des millénaires. C'est ainsi que la bibliothèque d'Assurbanipal à Ninive, incendiée par les conquérants mèdes et babyloniens en 612 avant notre ère, a livré aux archéologues britanniques du XIXe siècle plus de trente mille fragments de tablettes, aujourd'hui au British Museum. De même, les archives du palais de Mari (dans l'actuelle Syrie) et les archives d'Ebla, détruites par des incendies violents autour de 1750 et 2300 avant notre ère respectivement, ont été préservées précisément par leur destruction.
Les tablettes n'étaient pas toutes cuites intentionnellement. La plupart étaient séchées à l'air et restaient fragiles — elles n'étaient cuites que pour les documents nécessitant une conservation définitive, comme les contrats importants ou les textes littéraires. Des milliers de tablettes séchées à l'air ont survécu dans les conditions climatiques sèches de Mésopotamie, où elles n'ont jamais été soumises à l'humidité suffisante pour les désagréger. Mais leur état est souvent plus précaire que celui des tablettes cuites.
Les archives mésopotamiennes : comptabilité et littérature
Les tablettes cunéiformes couvrent un spectre extraordinaire de la vie intellectuelle et administrative de la Mésopotamie antique. À un extrême, des milliers de petites tablettes administratives — rations distribuées aux ouvriers, inventaires des troupeaux royaux, actes de vente et contrats de mariage — offrent une fenêtre unique sur la vie économique quotidienne de villes comme Ur, Lagash, Nippur et Babylone. À l'autre extrême, les grandes tablettes littéraires portent les textes fondamentaux de la civilisation mésopotamienne : les hymnes aux dieux, les lamentations sur des villes détruites, les textes de divination et d'astronomie, et surtout l'Épopée de Gilgamesh.
L'Épopée de Gilgamesh, dont la version la plus complète fut rédigée sur douze tablettes à l'époque babylonienne (autour du XIIe siècle avant notre ère), est considérée comme la première grande oeuvre littéraire de l'humanité. Elle raconte les aventures du roi d'Uruk Gilgamesh, sa quête de l'immortalité après la mort de son ami Enkidu, et inclut un récit de déluge universel antérieur au récit biblique d'environ mille ans. George Smith, un graveur autodidacte employé par le British Museum, reconnut en 1872 dans les fragments de la bibliothèque d'Assurbanipal un récit parallèle à celui de Noé — la nouvelle fut accueillie comme une sensation internationale.
Le code de Hammurabi et le droit mésopotamien
L'une des tablettes cunéiformes les plus célèbres est en réalité une stèle en basalte noir : le code de Hammurabi, roi de Babylone au XVIIIe siècle avant notre ère. Ce monument de deux mètres vingt, découvert à Suse (l'actuel Iran) par une mission française en 1901 et conservé depuis au Louvre, porte gravées en akkadien deux cent quatre-vingt-deux lois régissant la vie civile babylonienne — prix, salaires, mariages, héritages, crimes et peines. La formule 'oeil pour oeil, dent pour dent', popularisée par les cultures judéo-chrétiennes, est directement héritée de ce corpus.
Au-delà des grandes stèles, des dizaines de milliers de tablettes d'argile ordinaires documentent la pratique juridique quotidienne : des contrats de prêt avec clauses de remboursement, des attestations de témoins, des jugements rendus par des tribunaux de quartier. Cet immense corpus, dont une fraction seulement a été publiée, est exploité par des historiens du droit et des économistes pour comprendre le fonctionnement des économies mésopotamiennes — une enquête au long cours qui n'est pas près d'être terminée.
Le déchiffrement du cunéiforme
Le cunéiforme cessa d'être utilisé autour du Ier siècle de notre ère, remplacé par l'alphabet araméen. Sa compréhension fut perdue pendant dix-huit siècles. Le déchiffrement commença au début du XIXe siècle, inspiré par celui des hiéroglyphes égyptiens. La clé fut l'inscription trilingue de Behistun, en Iran : une longue inscription en vieux perse cunéiforme, en élamite et en akkadien, commandée par Darius Ier vers 520 avant notre ère et sculptée sur un rocher à cent mètres de hauteur. L'officier britannique Henry Rawlinson, qui se fit descendre le long de la falaise pour la copier dans les années 1830 et 1840, déchiffra d'abord le vieux perse (dont les valeurs phonétiques pouvaient être devinées à partir du perse moderne), puis utilisa la version persane pour décoder l'akkadien.
Le déchiffrement complet de l'akkadien, du sumérien et des autres langues cunéiformes prit le reste du XIXe siècle et se poursuit encore : des textes de genres ou de dialectes rares restent partiellement incompris.
Où voir des tablettes cunéiformes ?
Ouvrez la carte pour localiser les sites archéologiques de Mésopotamie et les musées répertoriés qui conservent des collections cunéiformes. Les plus importantes se trouvent au British Museum (collection de Ninive), au Louvre (tablettes de Mari et d'Ebla), au Musée national irakien de Bagdad (dont les collections souffrirent des pillages de 2003), à l'Oriental Institute de Chicago et à la Penn Museum de Philadelphie. En Irak même, les sites de Nippur, Ur, Uruk et Nimrud sont partiellement accessibles selon les conditions de sécurité. Ces tablettes de quelques centimètres carrés d'argile, portant des signes griffés il y a cinq mille ans, sont les témoins directs de l'invention de l'écriture — et donc, dans un sens très réel, de l'Histoire avec une majuscule.