L'armée de terre cuite
La découverte d'un monde souterrain
En mars 1974, des paysans creusant un puits dans les environs de Xi'an, dans la province du Shaanxi, tombèrent sur des fragments de céramique et des armes en bronze. Ce qu'ils avaient découvert sans le savoir était l'une des trouvailles archéologiques les plus extraordinaires du XXe siècle : les soldats de terre cuite qui gardaient, depuis plus de deux millénaires, le tombeau de Qin Shi Huang, premier emperor de la Chine unifiée.
Qin Shi Huang — le roi Ying Zheng devenu « Premier Auguste Souverain » — régna sur la Chine de 221 à 210 avant notre ère, après avoir conquis les six royaumes rivaux qui s'étaient disputé le territoire chinois pendant l'époque des Royaumes combattants. Son empire fut de courte durée — la dynastique Qin s'effondra peu après sa mort — mais ses réformes furent durables : unification des poids et mesures, de l'écriture, de la monnaie et de la largeur des essieux des chariots, construction des premiers tronçons de la Grande Muraille, mise en place d'un système d'administration centralisé dont la Chine a hérité jusqu'à l'époque contemporaine.
La construction du mausolée
La préparation du tombeau impérial commença peu après l'accession au trône de Ying Zheng, vers 246 avant notre ère, alors qu'il n'était encore qu'un adolescent. Les travaux durèrent trente-huit ans et mobilisèrent, selon les sources chinoises, entre 700 000 et 800 000 ouvriers — un chiffre que les archéologues discutent, mais qui reflète l'échelle inouïe de l'entreprise. L'ensemble funéraire couvre une superficie de plusieurs dizaines de kilomètres carrés autour d'une butte artificielle de 76 mètres de hauteur qui marque l'emplacement du tombeau principal.
L'armée de terre cuite occupe trois fosses rectangulaires situées à environ un kilomètre à l'est du tombeau principal — positionnées, selon les interprétations, pour protéger l'accès oriental du royaume funéraire de l'emperor. La fosse principale (fosse 1) mesure 230 mètres de long sur 62 mètres de large et contient à elle seule environ 6 000 figures. La fosse 2, de forme en L, accueille des unités de cavalerie, d'infanterie et de chars. La fosse 3, la plus petite, représenterait le quartier général de l'armée.
Des soldats uniques en leur genre
Ce qui rend l'armée de terre cuite techniquement stupéfiante, c'est l'individualisation des visages. Contrairement à ce qu'on pourrait supposer de figurines produites en série, les soldats ne se répètent pas. Chaque tête présente une morphologie différente : forme du crâne, des pommettes, du nez, des yeux, de la mâchoire. Les archéologues ont identifié une dizaine de types de têtes de base qui ont été ensuite modifiés individuellement, soit par des additions d'argile fraîche, soit par des modifications des moules. Les coiffures, les moustaches et les barbes varient également.
Les figurines mesurent entre 170 et 195 centimètres, les officiers étant généralement représentés plus grands que les soldats ordinaires. Elles étaient à l'origine peintes de couleurs vives — rouge, vert, bleu, violet, jaune — mais les pigments, à base de liants organiques, se dégradent en quelques minutes à l'air libre lors des fouilles. Des techniques de conservation nouvelles sont en cours de développement pour préserver les couleurs in situ avant extraction.
Les soldats portaient de vraies armes. Des milliers de lances, arbalètes, épées et hallebardes en bronze ont été récupérées, certaines d'une précision de fabrication qui a stupéfié les métallurgistes modernes. Les lames d'épées en bronze chromé ont conservé leur tranchant après 2200 ans. Plusieurs arbalètes ont leur mécanisme de détente intact.
Le tombeau principal : encore scellé
La tombe de Qin Shi Huang elle-même n'a pas encore été fouillée, et les archéologues chinois n'ont pas l'intention de l'ouvrir prochainement. Cette décision relève à la fois de la prudence scientifique — les techniques de conservation ne sont pas encore suffisamment avancées pour préserver ce qu'elle pourrait contenir — et d'un respect certain pour la sépulture impériale.
Les textes chinois anciens, notamment l'historien Sima Qian écrivant environ un siècle après la mort de l'emperor, décrivent le tombeau en termes grandioses : un modèle miniature de l'empire avec des fleuves de mercure actionné par des mécanismes hydrauliques, des plafonds décorés d'étoiles en perles, des pièges automatiques pour décourager les pilleurs. Des mesures géochimiques du sol autour de la butte funéraire ont effectivement détecté des concentrations anormalement élevées de mercure, suggérant que les descriptions antiques ne sont pas entièrement fantaisistes.
Des prospections géophysiques (géoradar et tomographie électrique) ont identifié des structures souterraines complexes autour du tombeau principal — des couloirs, des chambres secondaires, peut-être des fosses supplémentaires contenant d'autres catégories d'objets funéraires. Les fouilles dans les fosses déjà découvertes continuent de livrer des surprises : en 2019, une nouvelle fosse fut identifiée contenant des figurines représentant des fonctionnaires civils, non des soldats.
Le site aujourd'hui
Le site du mausolée de Qin Shi Huang est inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1987. Il accueille aujourd'hui plusieurs millions de visiteurs par an dans un complexe muséographique en expansion continue. La fosse 1 est couverte d'un immense hangar qui permet aux visiteurs d'observer les fouilles depuis des passerelles surplombantes. Seule une partie des figurines a été redressée et restaurée — des milliers sont encore couchées dans leurs fosses, attendant les ressources et les techniques nécessaires à leur traitement.
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Au-delà de l'armée
L'armée de terre cuite n'est qu'une partie — remarquable mais partielle — d'un complexe funéraire dont l'étendue complète n'est pas encore connue. Des fosses annexes contiennent des écuries avec des chevaux réels, des figurines de musiciens et d'acrobates, des outils de bronze, des grues en bronze grandeur nature. Des tombes de serviteurs et d'ouvriers sacrifiés entourent le tombeau principal. Tout l'ensemble forme un monde parallèle destiné à perpétuer en miniature la vie et le pouvoir de l'emperor dans l'au-delà — une conception de la mort et du pouvoir qui, malgré la singularité de son expression, n'est pas sans parenté avec ce que les pharaons d'Égypte ou les rois mésopotamiens avaient imaginé des siècles auparavant.