L'histoire de Petra
Un peuple de la pierre et du désert
Petra est l'une de ces villes dont l'existence semble presque impossible. Perchée dans les montagnes de grès du sud de la Jordanie actuelle, encaissée dans des gorges étroites que le vent et l'eau ont sculptées sur des millions d'années, elle fut la capitale d'un peuple remarquable : les Nabatéens. Ce peuple d'origine arabe, nomade à l'origine, s'établit dans cette région aux alentours du IVe siècle avant notre ère et construisit progressivement un des empires commerciaux les plus prospères du monde antique.
Les Nabatéens contrôlaient les routes caravanières qui reliaient l'Arabie, l'Inde et l'Afrique orientale aux ports méditerranéens. L'encens d'Arabie, les épices de l'Inde, la soie de Chine, les pierres précieuses et les textiles transitaient par Petra. La richesse accumulée permit aux rois nabatéens de transformer leur capitale rocheuse en une métropole d'une singularité architecturale absolue : presque tous les bâtiments importants sont creusés directement dans la falaise de grès, façades monumentales taillées à même le roc.
Le Siq et le Khazneh
Pour atteindre le cœur de Petra, il faut traverser le Siq — une gorge étroite de plus d'un kilomètre de long, dont les parois atteignent par endroits quatre-vingts mètres de hauteur et se rapprochent à moins de deux mètres à certains points. Ce passage naturel, façonné par un cours d'eau dont les Nabatéens canalisèrent habilement le débit, est lui-même un monument : ses parois gardent les traces de niches votives, de reliefs sculptés, de canaux d'adduction d'eau en terre cuite qui approvisionnaient la ville.
À la sortie du Siq s'ouvre soudainement la façade du Khazneh — le « Trésor » — un édifice taillé dans le grès rose sur plus de quarante mètres de hauteur, avec deux ordres de colonnes, des triglyphes et des métopes, un fronton circulaire couronné d'une urne. La façade mêle des éléments de l'architecture hellénistique classique à une sensibilité décorative spécifiquement nabatéenne. Elle fut probablement le mausolée d'un roi nabatéen, peut-être Arétas III au Ier siècle avant notre ère. L'intérieur est une simple chambre rectangulière, dépourvue du trésor que la légende y plaçait.
L'apogée nabatéenne
Petra atteignit son apogée entre le Ier siècle avant notre ère et le Ier siècle de notre ère, sous des rois comme Arétas III, Arétas IV et Malichus II. La population de la ville et de ses environs immédiats était peut-être de 20 000 à 30 000 habitants. Outre les tombes taillées dans le roc — on en dénombre plus de 800 dans la région de Petra — la ville comptait un centre urbain avec un grand temple (le Qasr al-Bint), une voie à colonnade, des bains publics, des jardins et un marché. Les fouilles menées depuis les années 1990 ont révélé la sophistication de l'urbanisme nabatéen, avec des systèmes de collecte et de stockage de l'eau d'une ingéniosité exceptionnelle dans un milieu semi-aride.
Les Nabatéens développèrent aussi leur propre écriture, dérivée de l'araméen, qui fut l'ancêtre direct de l'alphabet arabe. Ils peignirent des poteries d'une finesse remarquable, décorées de motifs végétaux stylisés. Leur panthéon, dominé par le dieu Dushara et la déesse al-Uzzá, combinait des influences arabes, hellénistiques et égyptiennes.
La province romaine et le déclin
En 106 de notre ère, l'empereur Trajan annexa le royaume nabatéen et créa la province d'Arabia Petraea. Petra devint capitale provinciale romaine. Loin d'être appauvrie par ce changement de statut, la ville prospéra encore quelques décennies. De nouveaux bâtiments furent construits selon les canons romains : un théâtre taillé dans le rocher agrandi, une voie triomphale à colonnade, peut-être un nymphée. Petra frappa sa propre monnaie aux portraits des empereurs.
Mais les routes commerciales se déplacèrent progressivement. Palmyra, en Syrie, captait une part croissante du commerce caravanier. Le développement du commerce maritime en mer Rouge réduisit l'importance des routes terrestres passant par l'Arabie. Un tremblement de terre dévastateur en 363 de notre ère détruisit une grande partie des bâtiments construits sur les pentes des vallées. Petra déclina lentement, sans disparaître d'un coup : une petite communauté chrétienne y vivait encore aux VIe et VIIe siècles. Après la conquête islamique, la ville fut progressivement abandonnée, ses habitants se déplaçant vers des centres plus accessibles.
La redécouverte
Pour le monde occidental, Petra disparut pendant des siècles. Connue des Croisés — un château fut brièvement établi dans ses environs aux XIIe siècle — elle était oubliée des Européens quand le voyageur suisse Johann Ludwig Burckhardt, déguisé en pèlerin musulman sous le nom de Ibrahim ibn Abdallah, se fit conduire par un guide local dans les gorges du Siq le 22 août 1812. Sa description enthousiasmée de la cité taillée dans le roc traversa l'Europe comme une onde de choc. Des artistes, des voyageurs et des explorateurs affluèrent dans les décennies suivantes.
Aujourd'hui, Petra est inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1985 et figure régulièrement parmi les merveilles du monde moderne. Elle reçoit, en temps ordinaire, plusieurs centaines de milliers de visiteurs par an, majoritairement par une entrée payante gérée par les autorités jordaniennes. Ouvrez la carte pour situer Petra dans le contexte géographique de la Jordanie et des routes caravanières de l'Antiquité.
Ce que les fouilles révèlent encore
Une très grande partie de Petra n'a pas encore été fouillée. Les archéologues jordaniens et des équipes internationales — notamment américaines, françaises et suisses — travaillent sur divers secteurs depuis les années 1980. Chaque saison apporte des découvertes : un jardin hydraulique sur une terrasse dominant la vallée principale, des mosaïques byzantines de haute qualité dans une église de la haute ville, des inscriptions nabatéennes inédites dans des niches rupestres écartées. La montagne de grès de Petra garde encore bien des secrets, et la cité taillée dans le roc continuera de surprendre les chercheurs pour des générations.