Le pillage des antiquités
Un trafic aussi vieux que l'archéologie
Le pillage des sites archéologiques est aussi ancien que l'archéologie elle-même. Dès l'Antiquité, les tombes égyptiennes étaient systématiquement violées, parfois par les ouvriers qui les avaient construites. À Rome, les empereurs dépouillaient les temples des provinces pour orner la capitale. Au Moyen Âge, les ruines antiques servaient de carrières à ciel ouvert. Mais c'est le développement d'un marché international de l'art ancien, aux XVIIIe et XIXe siècles, qui donna au pillage une dimension économique et systématique sans précédent.
Les grandes expéditions coloniales ramenèrent en Europe des objets par dizaines de milliers. Lord Elgin fit démonter entre 1801 et 1812 une partie des sculptures du Parthénon à Athènes et les vendit au British Museum. Henry Layard expédia de Nimrud des tonnes de sculptures assyriennes vers Londres et Paris. Ces expéditions se déroulaient dans un contexte légal flou — les autorités ottomanes délivraient des firman d'autorisation dont l'étendue exacte était souvent contestée — et dans un contexte intellectuel où nul ne mettait vraiment en doute le droit des nations « civilisées » à prélever le patrimoine d'autrui au nom de sa conservation.
La structure du marché illicite contemporain
Le marché contemporain des antiquités illicites fonctionne selon une chaîne bien établie. À la base : le fouilleur clandestin, souvent un paysan ou un chercheur d'emploi dans une région pauvre, qui creuse la nuit sur un site archéologique connu ou supposé et vend ses trouvailles pour quelques dizaines ou quelques centaines de dollars. Au milieu de la chaîne : des intermédiaires locaux, des revendeurs régionaux, des exportateurs qui falsifient les documents douaniers ou font passer les objets en pièces détachées. Au sommet : des galeries d'art dans les grandes capitales, des maisons de vente aux enchères à Londres, New York, Hong Kong, et des collectionneurs privés fortunés.
La valeur ajoutée à chaque étape est considérable. Un vase grec acheté quelques centaines d'euros à un intermédiaire sicilien peut se revendre plusieurs centaines de milliers d'euros dans une galerie new-yorkaise. Cette marge fabuleuse est le moteur du système. Les objets arrivent sur le marché légal munis de « provenances » inventées : « collection privée européenne avant 1970 », « héritage familial ancien », « achat dans une vente aux enchères provinciale ». La date de 1970, celle de la Convention UNESCO, sert de seuil canonique : tout objet présenté comme étant en circulation avant cette date bénéficie d'une présomption de légalité dans de nombreuses juridictions.
L'impact sur les sites
Ce qui disparaît avec chaque objet pillé, c'est son contexte. Un vase extrait de sa sépulture sans enregistrement préalable perd toute valeur scientifique : on ne sait plus avec quels autres objets il était associé, à quelle couche stratigraphique il appartenait, quels restes humains ou animaux l'accompagnaient. Il devient une belle pièce orpheline de son histoire.
Les sites les plus gravement touchés sont souvent ceux des régions en conflit ou en instabilité politique. En Irak, après les invasions de 1991 et 2003, des milliers de sites mésopotamiens ont été pillés de façon industrielle. Des images satellite montrent des champs entiers de cratères creusés par des fouilleurs clandestins dans la région du site de Nippur ou autour de Larsa. En Syrie, à partir de 2011, des groupes armés dont l'État islamique ont organisé le pillage systématique de sites comme Palmyra, Apamée et Dura-Europos, parfois en délivrant des permis de fouille contre rétribution.
Au Mali, les sites de la culture de Djenné-Djenno, vieille de deux millénaires dans le delta intérieur du Niger, ont été dévastés dans les années 1980 et 1990, vidés de leur contenu pour alimenter le marché occidental des terres cuites africaines. Des milliers de statuettes ont rejoint des collections privées et publiques en Europe et aux États-Unis avant que des mesures d'urgence ne soient adoptées.
Les enquêtes et les restitutions
Depuis les années 1990, plusieurs affaires judiciaires ont mis en lumière la porosité de la frontière entre le marché légal et le marché illicite. L'enquête italienne sur Marion True, ancienne conservatrice du Getty Museum, a révélé un réseau d'antiquaires qui fournissait des grands musées américains en objets illicitement sortis d'Italie et de Grèce. Le Getty, le Metropolitan Museum of Art, le Boston Museum of Fine Arts et d'autres institutions ont finalement restitué des centaines de pièces à l'Italie et à la Grèce dans le cadre d'accords négociés.
Ces affaires ont conduit à un durcissement des politiques d'acquisition de nombreux musées. L'Association of Art Museum Directors a adopté en 2008 de nouvelles lignes directrices recommandant de n'acquérir aucun objet dont on ne peut documenter la présence sur le marché avant 1970. Ces règles ne sont pas universellement respectées, et le marché des ventes privées échappe largement à tout contrôle.
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Les débats sur la restitution
La question des restitutions cristallise des tensions profondes entre les États d'origine et les grandes institutions muséales occidentales. La Grèce réclame les marbres du Parthénon au British Museum depuis 1983. L'Égypte demande le retour de la Pierre de Rosette, de la tête de Néfertiti à Berlin, de dizaines d'objets dispersés dans les musées du monde. Le Nigeria presse depuis les années 1990 la restitution des bronzes du Bénin, pillés lors d'une expédition punitive britannique en 1897.
Les arguments des institutions qui refusent de restituer sont bien connus : la protection internationale que leur taille et leurs moyens permettent d'assurer, le principe encyclopédique selon lequel les grandes collections universelles servent l'humanité entière, le risque que des restitutions ouvrent une boîte de Pandore sans fond. Ces arguments sont de plus en plus contestés. Depuis 2022, plusieurs musées européens ont amorcé des restitutions partielles des bronzes du Bénin, et la pression internationale sur les grandes institutions s'intensifie.
Une lutte à plusieurs fronts
Lutter contre le pillage exige une action simultanée sur plusieurs fronts : renforcement des lois de protection dans les pays d'origine, meilleure coopération policière internationale, transparence accrue dans les maisons de vente et les galeries, durcissement des politiques d'acquisition des musées, et éducation du public sur les conséquences de l'achat d'antiquités sans provenance documentée. L'Interpol maintient depuis 1947 une base de données d'objets d'art volés, alimentée par les déclarations des États membres. L'UNESCO et l'ICOM publient des « listes rouges » des types d'objets archéologiques particulièrement menacés dans les zones de conflit.
Ces efforts produisent des résultats, mais le déséquilibre entre la valeur des objets et les ressources consacrées à leur protection reste immense. Tant qu'un vase de cinq cents grammes peut valoir plus qu'une maison, le pillage restera économiquement rationnel pour ceux qui n'ont pas d'autre option.