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Les Phéniciens et leurs colonies

Les marchands de l'alphabet

Vers 1200 avant notre ère, tandis que l'effondrement de l'Âge du Bronze balayait les grands empires du monde méditerranéen — Hittites, Mycéniens, Kassites —, les cités côtières du Levant survécurent et prospérèrent. Tyr, Sidon, Byblos, Arwad : ces villes-États du littoral de l'actuel Liban, que les Grecs appelèrent Phoiníkē (le pays de la pourpre), allaient devenir les maîtres incontestés du commerce maritime méditerranéen pendant près d'un millénaire. Mais leur héritage le plus durable n'est ni la pourpre de murex, ni le bois de cèdre qu'ils exportaient, ni même le verre soufflé qu'ils perfectionnèrent : c'est l'alphabet consonantique de vingt-deux lettres qu'ils diffusèrent dans tout le bassin méditerranéen, donnant naissance aux alphabets grec, latin, arabe et hébreu.

Les Phéniciens n'étaient pas une nation unifiée au sens moderne du terme. Ils ne se désignaient pas eux-mêmes comme « Phéniciens » mais s'identifiaient à leurs cités d'origine : les Tyriens, les Sidoniens, les Bybliens. Cette structure en cités-États rivales et commerçantes rappelle celle des Grecs, avec lesquels ils entretinrent des relations complexes mêlant commerce, compétition et emprunt culturel mutuel.

Les cités-mères du Levant

Byblos (l'actuelle Jbail, au Liban) est la plus ancienne des grandes cités phéniciennes, habitée sans interruption depuis le VIe millénaire avant notre ère. C'est par elle que le papyrus égyptien transitait vers le monde grec — ce commerce a d'ailleurs donné le nom grec du livre, biblos. Ses ruines archéologiques, classées au patrimoine mondial de l'UNESCO, comprennent des temples égyptisants du IIe millénaire, un théâtre romain et des remparts croisés. Sidon et Tyr, plus au sud, dominèrent le commerce phénicien à partir du Ier millénaire.

Tyr, construite sur une île rocheuse reliée au continent par un isthme étroit (creusé par les travaux d'Alexandre lors du siège de 332 avant notre ère), contrôlait les routes maritime vers la Méditerranée occidentale. La ville était célèbre pour sa pourpre de Tyr, teinte extraite du murex et réservée aux habits royaux. Aujourd'hui, les vestiges archéologiques de Tyr — hippodrome, nécropole, rue colonnadée — sont classés patrimoine mondial de l'UNESCO.

Carthage : la colonie qui dépassa ses fondateurs

La plus célèbre de toutes les colonies phéniciennes est Carthage, fondée selon la tradition en 814 avant notre ère par des colons de Tyr conduits par la princesse Didon. Établie sur une presqu'île du golfe de Tunis, Carthage commença comme escale commerciale et finit par dominer un empire occidental qui s'étendait de la Tunisie actuelle à l'Espagne et à la Sardaigne.

Pendant les guerres puniques, entre 264 et 146 avant notre ère, Carthage affronta Rome dans un duel de cent vingt ans pour la maîtrise de la Méditerranée occidentale. Hannibal Barca, fils de Hamilcar, franchit les Alpes avec ses éléphants et infligea à Rome ses pires défaites avant d'être vaincu. En 146 avant notre ère, Rome rasa Carthage. Les ruines actuelles — tophet, ports puniques à plan circulaire, quartiers résidentiels — sont situées dans la banlieue de Tunis et font partie d'un site archéologique classé au patrimoine mondial.

L'expansion vers l'Occident

À partir du IXe et surtout du VIIIe siècle avant notre ère, les Phéniciens multiplièrent les fondations coloniales à travers la Méditerranée. Gadir (l'actuelle Cadix, en Espagne) est l'une des plus anciennes, fondée selon la tradition vers 1100 avant notre ère mais archéologiquement confirmée au VIIIe siècle. Utica, en Tunisie, précède même Carthage. Motya (Mozia), sur la côte ouest de la Sicile, fut un centre commercial actif jusqu'à sa destruction par les Grecs de Syracuse en 397 avant notre ère — ses ruines, sur un îlot lacustre, comprennent un tophet, des entrepôts et une extraordinaire collection de statues exposées au musée local.

À Kition (l'actuelle Larnaca, à Chypre), les Phéniciens s'installèrent dès le IXe siècle avant notre ère, superposant leurs temples à des structures mycéniennes antérieures. Les fouilles ont mis au jour un grand temple dédié à Astarté, déesse de l'amour et de la guerre, divinité centrale du panthéon phénicien. Ibiza, dans les Baléares, fut fondée par des Carthaginois vers 650 avant notre ère : sa nécropole du Puig des Molins, qui compte plus de 3 000 tombes, est classée patrimoine mondial de l'UNESCO.

L'alphabet et la transmission du savoir

L'alphabet phénicien, attesté dès le XIe siècle avant notre ère et probablement issu de l'écriture proto-sinaïtique, comprenait vingt-deux consonnes et s'écrivait de droite à gauche, sans voyelles. Sa simplicité — vingt-deux signes contre plusieurs centaines pour les syllabaires cunéiformes ou les hiéroglyphes — le rendait accessible à une vaste population de marchands, de scribes et d'administrateurs. Vers le VIIIe siècle avant notre ère, les Grecs l'adoptèrent en y ajoutant des voyelles, créant ainsi le premier alphabet complet au monde. Le latin dérive de l'alphabet grec occidental, et l'alphabet arabe dérive du script nabatéen, lui-même issu de l'araméen, lui-même dérivé du phénicien.

Sans les Phéniciens, l'histoire de l'écriture alphabétique serait radicalement différente. Leur rôle de passeurs culturels — transmettant aussi des techniques de métallurgie, des motifs artistiques orientaux et des pratiques commerciales standardisées — est peut-être plus important que n'importe lequel de leurs monuments.

Religion et rites

Le panthéon phénicien comprenait Baal Hammon (dieu du ciel et de la pluie), Astarté (déesse de l'amour, de la guerre et de la fertilité, assimilée à Vénus), Melqart (dieu de Tyr, assimilé à Héraklès), Eshmoun (dieu de la guérison, assimilé à Asclépios) et Tanit (grande déesse de Carthage). Les Phéniciens pratiquaient des sacrifices rituels dans des sanctuaires à ciel ouvert appelés tophets — les fouilles de Carthage et de Motya ont livré des urnes cinéraires contenant des ossements d'animaux et, parfois, d'enfants en bas âge, ce qui alimente un débat historiographique intense sur la réalité du sacrifice humain.

Visiter les sites phéniciens et puniques

Les principaux sites phéniciens et puniques accessibles aux visiteurs sont : Byblos et Tyr au Liban (patrimoine mondial), Carthage en Tunisie (patrimoine mondial), Kerkouane en Tunisie — unique cité punique préservée, non rebâtie par Rome, patrimoine mondial —, Motya en Sicile, et le Puig des Molins à Ibiza. Gadir (Cadix) conserve peu de vestiges phéniciens visibles, mais le musée municipal possède deux sarcophages anthropoïdes phéniciens en marbre blanc uniques en Europe.

Pour localiser les ruines phéniciennes et carthaginoises sur une carte interactive et les replacer dans leur contexte géographique méditerranéen, ouvrez la carte.